ABDALLAH PENOT

L'Imâm al-Buçayrî



Sous l’auspice de la fondation al-Habîb al-Mistâwî, placée sous la présidence du shaykh, sayyidî Salâh al-Dîn al-Mistâwî, nous venons de célébrer les huit cents ans de la naissance de l’Imâm al-Buçayrî dont la date de naissance (12 Shawwâl 1212) ne fait pas tout à fait l’unanimité. Peu importe ! Ce n’est pas pour ses « mérites historiques » que l’Imâm a conservé, à travers les siècles, une célébrité qui ne s’est jamais démentie mais bien pour avoir adressé des poèmes élogieux à celui que l’ensemble des musulmans considère comme le prince et l’ultime avatar de la prophétie, notre seigneur Muhammad.

Il s’en explique du reste dans un vers de sa désormais célèbre Burda (Le Manteau) en précisant s’être tourné vers la poésie sacrée après avoir négligé pendant un certain temps ses devoirs religieux : « Je l’ai servi en rédigeant une poésie qui me vaudra, je l’espère, la rémission des péchés d’une vie consacrée à la poésie profane et à la courtisanerie. » On ne sait jamais trop, quand de tels personnages s’excusent de leurs négligences, s’ils font allusion à une vie de libertinage, ce qui est rarement le cas, ou s’ils s’excusent plus simplement ne pas avoir consacré plus tôt toutes leurs forces au service de leur religion en vue d’obtenir un état de proximité en Dieu qui demeure in fine l’objectif de tout croyant.

Toujours est-il que l’imâm al-Buçayrî s’excuse surtout d’avoir consacré son temps à rédiger de la poésie profane ce qui est de l’avis général des savants musulmans interdit en vertu de cet enseignement coranique : « Les poètes ne sont suivis que par les tentateurs. » Cor. (26, 224).

Aussi entend-il bien se rattraper en mettant sa plume au service du Prophète et en lui adressant des louanges versifiées qui sont à ranger dans la catégorie de la « poésie licite » laquelle poursuit un but pédagogique en vue d’édifier les masses musulmanes aussi bien que l’élite.

Ce fut le sultan d’Erbil, Muzaffar al-Dîn al-Kawkabarî, qui au treizième siècle fut le premier à instaurer de manière officielle la célébration de la naissance du Prophète, organisant à cette occasion des joutes entre les différents les poètes connus de son entourage et récompensant les plus habiles d’entre eux.

Cette habitude fut progressivement reprise à la cour des plus grands monarques du monde musulman et reçut l’aval d’une très large majorité de savants du monde sunnite.

On ne compte plus les traités de fuqahâ’ qui valident cette pratique ; on pourrait citer ainsi al-Siyûtî, Ibn al-Jawzî, al-Tâj al-Subkî et bien d’autres encore mais notre objectif n’est pas tant de valider la pratique que de voir pourquoi elle a exercé une telle fascination tant sur l’élite que sur le commun des musulmans (al-’âmm wa al-khâçç).

Le Prophète, sur lui la grâce et la paix, est bien évidemment la figure humaine centrale de l’islam de la même manière que chaque fondateur de religion est la figure de référence pour ses zélateurs.

Il est clair qu’on pourrait tenter de mettre en lumière les traits communs à tous ces « pères fondateurs » pour essayer d’en dégager une « typologie prophétique » qui leur servirait en quelque sorte de dénominateur commun et nous donnerait de connaître ce qui distingue un prophète d’un imposteur et lui vaut l’adhésion sans réserves de sa communauté.

Et c’est précisément cela que le Prophète, sur lui la grâce et la paix, incarne aux yeux des musulmans. Il est le type même « du » Prophète, de tous les prophètes. N’est-il pas symptomatique que dans jusque dans la langue française, langue qui depuis la révolution n’est pas suspecte de sympathie pour le fait religieux, on ait choisi de désigner le Prophète de l’Islam, à l’exclusion des autres, en employant une majuscule ?

C’est un peu comme s’il y avait une reconnaissance implicite de la langue elle-même sur le statut particulier de celui qui se présentait à la fois comme le sceau des prophètes (khâtam al-nabiyyîn) et l’origine même de la prophétie en vertu de ce hadîth célèbre selon lequel : « J’étais Prophète alors qu’Adam était entre l’eau et l’argile. »

Une fois ce « décor planté », nous dirons volontiers que cette conscience aiguë de la spécificité du Prophète de l’Islam n’est pas née avec la célébration plus ou moins tardive de sa naissance. Nous affirmons même au contraire que c’est la vénération dont il fit l’objet de son vivant et à travers les siècles qui suivirent l’apparition de l’Islam qui conduisit le sultan d’Irbil à institutionnaliser cette vénération en initiant la célébration du mawlid, l’anniversaire de la naissance prophétique.

Ainsi dès les origines mêmes de l’islam le Prophète apparaît aux yeux de la grande majorité des musulmans comme le « salvateur » et le « médiateur » par excellence.

Man Raânî…

Mais quels sont les justificatifs de cet engouement ? Sur un plan scripturaire, il convient de relever que le Prophète a laissé entrevoir la possibilité d’avoir une vision de lui, vision qui en cas de sincérité de celui qui en bénéficie, apparaît comme une garantie puisque pour reprendre les termes du hadîth : « …le diable ne peut prendre mes traits ».

C’est ainsi que le Prophète, sur lui grâce et la paix, va continuer à travers les âges, à influencer sa communauté à travers des spirituels éminents mais également à travers ces humbles dont la foi est de nature à soulever des montagnes et se prononcer sur des questions d’envergure comme sur des problèmes beaucoup plus modestes.

Mais cet accès au Prophète n’est pas uniquement le moyen de se laisser diriger par lui, fut-ce des siècles après qu’il ait rejoint le Compagnon suprême ; cette proximité a en réalité bien d’autres finalités.

Si le Coran admet en effet que Moïse est l’interlocuteur privilégié de Dieu, le kalîm Allâh, la tradition islamique affirme que le Prophète de l’Islam s’est adressé à Lui, au cours de son ascension céleste (mi‘râj), dans un « face à Face » que de nombreux hadîths nous ont retranscrit.

Et dès lors que les fils d’Israël se sont trouvés dans l’incapacité de soutenir le regard de celui auquel Dieu avait adressé la parole comment soutenir la présence de celui auquel Il S’était adressé sans intermédiaires ?

C’est bien là au fond ce qu’ont recherché les spirituels musulmans à travers les siècles : percevoir, ne serait-ce qu’un pâle reflet de cette lumière divine qui restera à jamais attachée à la personne du Prophète.

Car s’il revendique d’être le sceau des prophètes, le Coran affirme quant à lui que le « Bien-aimé » a déjà reçu de toute éternité l’engagement de tous les prophètes qui lui sont antérieurs à croire en lui : « [souviens-toi] lorsque Dieu reçut cet engagement des prophètes : Si un envoyé vient à vous, confirmant la Sagesse et les Écritures que Je vous ai transmises, vous ajouterez foi en lui et vous le soutiendrez. » Cor. (3, 82).

Référence des prophètes donc, qui le prendront pour guide (imâm) lors de son ascension spirituelle à travers les sept cieux, le Prophète est a fortiori celle des saints qui cherchent, à leur manière et en suivant ses traces, à refaire le parcours qui leur permettra d’obtenir un entretien à leur mesure.

Entretien au cours duquel les « secrets » échangés entre la Présence sainte et Ses protégés seront certes incomparables avec ceux obtenus par l’Envoyé de Dieu, mais entretien tout de même !

Le Prophète apparaît donc comme le père qui communique la vie spirituelle, comme le protecteur, qui permet à son imitateur de contourner les obstacles sur le chemin, comme le donateur qui dispense les secrets divins à ceux qui en sont dignes.

Et de même que Dieu a Ses Noms, le Prophète a les siens puisqu’il est l’incarnation parfaite de ce lieutenant de Dieu sur terre auquel Dieu a enseigné tous les noms, qu’il s’agisse de Noms divins stricto sensu ou des noms des créatures : « Et Il enseigna à Adam tous les noms ».

Il est le maîtres des maîtres et à dire vrai il n’est d’autre maître spirituel que lui, modèle in divinis de la prophétie et de la sainteté tout à la fois ; c’est pourquoi la langue s’essouffle et la plume court indéfiniment sur le « cahier » de celui qui, tel l’Imâm al-Jazûlî, s’efforce à travers les « prières » qu’il accomplit sur son Bien-aimé de circonscrire toutes ses vertus (fadâ’il).

« Mon Dieu, accomplis sur notre seigneur Muhammad une prière qui témoigne de Ta satisfaction et accorde à ses compagnons la quintessence de Ta satisfaction ; Mon Dieu, prie sur notre seigneur Muhammad dont la lumière a précédé Ta création et dont la manifestation a été une miséricorde pour les mondes autant de fois qu’il y a de créatures décédées et autant de fois qu’il y en a à venir ; autant de fois qu’il y a de bienheureux et autant de fois qu’il y a de réprouvés ; accomplis sur lui une prière qui absorbe tout nombre et cerne toute limite ; une prière sans fin ni limite, qui dure autant que Toi-même ainsi que sur sa famille et ses compagnons et préserve-le selon la même modalité. »

Cette « prière sur le Prophète » s’égrène ainsi pendant des pages et des pages sous la plume de celui qui, enivré par l’amour du « prince de la création », ne sait plus par quel bout commencer ni comment s’arrêter.

Prière perpétuelle donc sur celui dont la présence est pour les croyants intimement liée à la Présence de Dieu si bien que l’accès à Celui-ci se fait nécessairement par celui-là. Et Buçayrî l’a bien compris lui qui, à la suite d’une maladie, va rechercher sa rémission en glorifiant le Prophète : « Depuis que j’ai contraint mes pensées à lui adresser des louanges, je l’ai trouvé, pour ma délivrance, le meilleur obligé. »

Intermédiaire et intercesseur incontournable des créatures au Jour du Jugement, le Prophète est également ce « modèle excellent » selon l’expression coranique qu’il convient d’imiter pour, ainsi que cela vient d’être dit, accéder à Dieu.

Car les rites n’ont été institués qu’en vue de cette union qu’ont recherchée les spirituels à travers toutes les époques et dans toutes les nations. Commentant le verset coranique : « Je n’ai créé les hommes et les djinns qu’afin qu’ils M’adorent. » Cor. (51, 56). Ibn ‘Abbâs, cousin du Prophète et interprète autorisé du Coran d’après le témoignage du Prophète lui-même, faisait du mot adorer un synonyme de connaître.

L’objectif du croyant est donc bien de connaître Dieu et il ne peut y parvenir sans se conformer à ce modèle qui a été proposé à sa méditation. C’est là tout le justificatif de la sunna, la tradition prophétique, qui fonde l’essentiel de la vie du croyant : en se conformant au modèle le croyant peut espérer obtenir à son tour une partie de ses prérogatives.

Mais cette conformité, réduite à une simple imitation, ne suffit pas. Cette conformité doit être celle de l’enfant qui imite son père, du disciple qui imite son maître, de l’amant qui va au-devant des désirs de l’aimée : elle doit être fondée sur l’amour.

C’est du moins ce qu’enseigne ce hadîth selon lequel « vous n’atteindrez à la plénitude de la foi que lorsque votre passion sera conforme à ce que je vous ai révélé. » Et cette autre selon lequel : « Celui qui possède ces trois qualités goûtera la douceur de la foi : Avoir pour Dieu et Son Envoyé un amour qui surpasse celui de toute chose… ». Les « protégés de Dieu » ont bien saisi ce fondement du cheminement spirituel, à preuve parmi tant d’autres, ce témoignage d’al-sayyida Rabî‘a :

« Humilie-toi devant celui que tu aimes, la passion n’est pas chose facile ;

Lorsque l’aimé sera comblé, tu auras droit à l’union.

Humilie-toi, tu auras droit à la vision de sa beauté,

Et le visage de ton aimé implique les œuvres obligatoires et surérogatoires ! »

L’Aimé est donc la voie. Il en expose les fondements, il les invite hommes de Dieu à la suivre, il en est le but et la rétribution et une fois qu’il leur est donné de le rencontrer, il les accueille par ces mots : Te voilà en présence de ton Seigneur !

C’est donc pour cela que tous ces amoureux ont cherché à être arrachés à eux-mêmes par amour de l’Envoyé de Dieu, se conformant ainsi à la tradition qui enseigne qu’on doit le préférer à toute chose, y compris sa famille, ses biens et sa propre personne.

L’Imâm al-Buçayrî n’est donc pas un cas particulier mais un des maillons les plus importants de cette de chaîne de shuyûkh maghrébins qui ont fait de l’Envoyé de Dieu leur viatique, en ce monde et dans l’autre.

On pourrait me reprocher de ne pas avoir évoqué la personnalité de l’imâm al-Buçayrî, me contentant de parler de la figure emblématique du Prophète ; mais cette attitude n’est que le reflet de l’attitude de ces maîtres eux-mêmes.

Que sait-on de la vie d’al-Jazûlî, de celle d’al-Buçayrî, de celle d’Ibn Mashîsh ou de celle d’al-Shâdhilî ?

En définitive très peu de choses et quand on récite certaines prières sur le Prophète ou certaines litanies (awrâd) qu’ils nous ont légués, qui pourrait douter un instant que nombre de ces formules ait été inspiré de leur propre aveux par l’Envoyé lui-même.

En définitive, la grandeur de ces hommes est de s’être dissimulés voire de s’être anéantis dans la personne de l’Envoyé de Dieu, lequel leur avait enseigné que la servitude et l’effacement sont les plus hautes vertus spirituelles, que la prière du Seigneur du Trône soit sur lui en tout temps et en tous lieux, Amîn, et la louange revient à Dieu le Seigneur des mondes.

Abdallah Penot